instrument

Pacific-four

Le son et l’instrument

La qualité du son émis est assurée si le corps du musicien et son instrument sont littéralement sur la même longueur d’onde.

L’union du corps et de l’instrument

L’instrument, qu’il soit Ă  vent, Ă  cordes, Ă  peaux, apparaĂ®t comme l’amplificateur de la voix du musicien : pour profiter de l’acoustique de cet amplificateur, l’instrumentiste vise Ă  en stimuler la rĂ©sonance, Ă  partir de la vibration interne de son corps.

“Le véritable instrument est le corps.“

Robert Pichaureau, Expressions

“The horn is like a megaphone which amplifies the sound wave set up by the vocal cords and reed vibration. Air, even air lying still in the horn itself, becomes sound.”

David Liebman, Developing a Personal Saxophone Sound

Le corps chante

Ainsi que l’explique Alfred Tomatis dans L’oreille et la voix, le corps du musicien doit chanter, c’est-Ă -dire vibrer, pour alimenter son instrument et le faire sonner, re-sonner et rĂ©sonner.

la voix est le premier instrument

En suivant la relaxation jusqu’aux talons, on visualise son embouchure Ă  la base de la colonne du son : grâce Ă  cette image, elle vient, en fin d’inspiration, capter sans Ă -coup la source de la vibration, celle du chant intĂ©rieur, qui se propage alors en Ă©tant amplifiĂ© par l’instrument.

“N’est-il pas vrai que c’est la structure nerveuse qui façonne le corps et que tout instrument musical en est le prolongement dans le but bien dĂ©fini de former une seule et mĂŞme entitĂ© ? Ainsi le corps et l’instrument ne font qu’un. Dès lors, il y a fusion entre la musique elle-mĂŞme et l’instrument par le truchement du système nerveux. Ce dernier opère rĂ©ellement comme un unificateur dynamique.”

“(…) il est vain de prĂ©tendre chanter si cette image de soi n’est pas intĂ©grĂ©e au travers d’un instrument chantant, d’un instrument vocal.”

“(…) toute une conception nouvelle s’installe, au travers de laquelle le corps devient l’instrument dont on doit jouer pour chanter.”

Alfred Tomatis, L’oreille et la voix

Le corps fait résonner l’instrument

Dans le cas des instrumentistes Ă  vent, on pense Ă©videmment Ă  la colonne d’air – de son -, et Phil Woods parle ainsi de la rĂ©sonance de son saxophone, lors d’une Master Class Ă  New York University (rĂ©ponse Ă  une question sur la maĂ®trise du son dans le registre suraigu) : 

“You’ll find the center of that horn for your physionomy : the node, what makes it vibrate, you know, and when you find it, it’s there.”

Phil Woods, Master Class

le violon prolonge le corps

De même, la résonance est centrale avec tout autre instrument, comme pour le violon intérieur de Dominique Hoppenot.

Sous cet Ă©clairage, on peut en dĂ©duire l’analogie violon / saxophone : l’archet / la colonne de son excite la corde / l’anche, dont la vibration est ensuite amplifiĂ©e par la caisse du violon / le tube du saxophone.

“(…) le violoniste doit vivre le violon et l’archet comme une extension de son propre corps : l’un comme l’autre sont une excroissance de nous-mĂŞmes au point que nous devons Ă©tendre notre schĂ©ma corporel jusqu’aux limites de l’instrument.”

“Violon et archet sont alors les rĂ©vĂ©lateurs sonores du corps et non des instruments crĂ©ant ex nihilo la musique.”

“C’est l’invariance absolue du violon sur le corps, de l’archet dans le prolongement du bras, qui favorise la virtuositĂ©.”

“Le progrès, motivation essentielle de ses efforts, n’est pas une rĂ©munĂ©ration systĂ©matique perçue après chaque sĂ©ance de travail. Il demande un certain temps de maturation et se manifeste parfois quand on ne l’attend plus.”

Dominique Hoppenot, Le violon intérieur

La tête dans l’instrument

La maîtrise de ce processus requiert le temps nécessaire à son assimilation physique et mentale, visant à unifier l’instrument et le corps du musicien :

“Des annĂ©es de recherche solitaire m’ont conduit Ă  analyser et Ă  comprendre le travail inconscient de notre corps, lorsque nous faisons vibrer un instrument.”

Robert Pichaureau, Introduction à La leçon de trompette

Et le son à venir doit être mentalement anticipé et préparé par le musicien, avant qu’il prenne et mette en bouche son instrument :

“(…) prendre conscience de tout ce qui doit se faire avant d’en venir Ă  Ă©mettre un son : voilĂ  le vrai travail. Pour cela : Ă©viter d’avoir l’instrument dans  les mains.”

Robert Pichaureau, Introduction à La leçon de trompette

le mental du piano

En se concentrant sur ses images proprioceptives, on laisse sa vibration interne se propager librement jusqu’à l’instrument, en laissant filer ses idĂ©es musicales sur sa respiration naturelle, comme si on les chantait : l’instrument est lĂ  pour les amplifier et les projeter.

Dès qu’on oublie l’instrument (puisqu’on est concentrĂ© sur la source du son, localisĂ©e consciemment par la prĂ©paration de son corps), on est en prise directe avec son discours musical : on ne se prĂ©occupe plus des prĂ©tendues difficultĂ©s techniques, et on Ă©prouve la maĂ®trise de son instrument. La jouissance arrive alors avec l’émission contrĂ´lĂ©e d’un son doux et plein.

Afin de ressentir intĂ©gralement cette expression sonore, il est prĂ©fĂ©rable de dĂ©cliner progressivement ses motifs musicaux en commençant pianissimo : alors, le son vibrant a le temps de se dĂ©ployer et de se stabiliser, propageant les sensations depuis le bas du ventre vers les talons. Ensuite, le maintien aussi bas que possible de la source sonore permet d’alimenter tranquillement cette vibration “grasse“. C’est ainsi que l’on comprend physiquement comment la pensĂ©e musicale pilote son instrument.

Le grand pianiste de Jazz Hal Galper explique au cours de sa Master Class comment George Kochevitsky lui a fait prendre conscience, dans The Art Of Piano Playing, que l’instrument n’est qu’une illusion, car la musique Ă©mane du corps du musicien.

George Kochevitsky dĂ©crit cette sensation d’aisance obtenue par le contrĂ´le mental sur le moyen d’expression (i.e. le corps du musicien) : l’idĂ©e musicale conduit le jeu sur l’instrument.

The Illusion of
An Instrument
© YouTube – Hal Galper’s Master Class

“{ Steinhausen sur l’origine psychique de la technique : en 1905, plusieurs mois après la parution du livre de Rudolf Maria Breithaupt, Die NatĂĽrliche Klaviertechnik, fut publiĂ© l’ouvrage du Dr Friedrich Adolph Steinhausen Die Physiologische Fehler und Umgestaltung der Klaviertechnik (“Erreurs physiologiques et rĂ©organisation de la technique pianistique“). }

On dĂ©pense souvent un effort physique excessif en dĂ©marrant une sĂ©ance de travail instrumental. L’élimination des actions musculaires superflues est la vĂ©ritable base de progrès dans l’agilitĂ© du geste.”

“Tandis que l’intellect pilote l’objectif Ă  atteindre, l’ensemble du bras constitue “l’outil du geste“, et seulement l’outil.“

“{ Ferruccio Busoni (1866-1924) fut le premier Ă  insister sur l’importance du rĂ´le mental dans l’exercice pianistique. Il prĂ©senta ses idĂ©es dans Le Clavier Bien TempĂ©rĂ© De Bach (1894). }

Busoni suggère de ne pas toucher Ă  l’instrument tant que le message musical n’est pas clair. Comme les exigences du clavier poussent le pianiste Ă  oublier ce message, l’exercice par l’intellect sans l’instrument  prend toute sa place dans le travail prĂ©paratoire.”

“1/3 – La stimulation de l’excitation provoque une dĂ©charge impulsive. Alors que l’inhibition annule l’excitation superflue (ou mĂŞme douloureuse). Ce rĂ´le rĂ©ducteur, liant et protecteur de l’inhibition revĂŞt une importance primordiale dans l’activitĂ© intĂ©gratrice du système nerveux central (…).

2/3 – Jouer de son instrument doucement et de façon la plus Ă©gale possible est indispensable, non seulement pour obtenir des sensations proprioceptives prĂ©cises, mais aussi afin de renforcer le processus d’inhibition.

3/3 – Pour renforcer ce processus d’inhibition, je recommande de travailler l’instrument pianissimo, de façon très uniforme, dans des tempos lents et rapides Ă©galement. En outre, le musicien doit savoir contrĂ´ler Ă  tout moment les variations de volume et de tempo aussi bien subites que progressives. Cette capacitĂ©, en plus de la possibilitĂ© de ralentir et de s’arrĂŞter Ă  la demande, s’avère la meilleure preuve du bon Ă©quilibre entre les processus excitateur et inhibiteur.”

“Lorsqu’un pianiste concrĂ©tise une idĂ©e musicale, l’image sonore et la stimulation auditive (le stimulus conditionnel) doivent toujours prĂ©cĂ©der la rĂ©action motrice (le stimulus inconditionnel), aussi bien en situation de concert qu’en travail de rĂ©pĂ©tition.“

“L’incitation musicale doit ĂŞtre le signal dĂ©clencheur de l’activitĂ© motrice. Sans cela, la technique peut prendre le pas et devenir une fin en soi.“

“Chaque rĂ©pĂ©tition d’un passage dĂ©licat exige une nouvelle adaptation, et le dĂ©veloppement de la technique apparaĂ®t ainsi comme un ajustement constant. RĂ©pĂ©ter, plutĂ´t qu’un bĂŞte annonement, aboutit effectivement Ă  un vĂ©ritable test, une vĂ©rification prĂ©parĂ©e rationnellement.“

“Pendant une sĂ©ance de travail, il peut ĂŞtre suffisant de ne rĂ©pĂ©ter que quelques fois un passage difficile, Ă  condition qu’il soit consciemment et soigneusement prĂ©parĂ©. Si ce passage est jouĂ© Ă  de trop nombreuses reprises, l’attention faiblit et se disperse : une rĂ©pĂ©tition inattentive pourrait annuler les bienfaits obtenus par le travail prĂ©cĂ©dent.“

“(…) l’accĂ©lĂ©ration du tempo en cours d’exercice musical doit s’appliquer progressivement, et alterner avec des passages jouĂ©s lentement et très attentivement. La capacitĂ© de jouer de façon Ă©gale et celle de ralentir Ă  tout moment apparaissent comme des critères d’inhibition prĂ©cise et suffisante. (…) La pratique de longues liaisons legato est aussi de nature Ă  renforcer les processus nerveux peu affirmĂ©s.“

“{ Josef Hofmann (1876-1957) }

“L’image sonore de la musique Ă  venir doit se dĂ©velopper mentalement avant de s’exprimer par les mains.“ Alors, le “jeu “ ne devient que l’expression par ses mains de l’idĂ©e du pianiste.“

George Kochevitsky, The Art Of Piano Playing (traduit par Guy Robert)

Sax et clarinette au corps

Pour revenir aux instruments Ă  vent, lorsqu’on fait vibrer la clarinette, ou le saxophone, cette approche donne du recul par rapport Ă  la tension quelque peu diffĂ©rente de la matière sonore entre les deux instruments : finalement, on doit ĂŞtre centrĂ© et verticalisĂ© dans sa colonne de son de la mĂŞme façon pour les deux instruments, afin d’obtenir l’aisance recherchĂ©e.

Eddie Daniels (autre célèbre disciple de Joe Allard) explique à sa manière comment il se fait emporter par sa clarinette :

“The clarinet disappears, and I disappear and all you hear is music. (…) It’s playing so great that I forget there is a clarinet.”

Eddie Daniels on The Art of Noodling
Eddie Daniels on
The Art of Noodling
© YouTube – Backun
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“The  clarinet is leading me. (…) Sometimes the clarinet is playing me; sometimes I think I’m playing the clarinet : that’s when it’s wrong ! When you think you’re playing the clarinet, already there’s too much separation between you and the clarinet, and then it’s not really happening (…) so when it’s just the music.”

A Few Moments with Eddie Daniels
A Few Moments
with Eddie Daniels
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