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embouchure

L’ensemble [bouche-bec-anche-ligature] constitue l’embouchure globale : cette configuration est unique pour chaque instrumentiste, associant étroitement sa morphologie et le matériel utilisé. La résonance intérieure du musicien excite l’anche, qui doit vibrer facilement en résistant peu, d’où le conseil d’utiliser une anche pas trop forte (mais fiable…) afin d’apprécier et de maîtriser la richesse du son formé à la base de la colonne d’air (Peter King m’avait raconté avoir constaté avec étonnement, lors d’un remplacement en Angleterre dans les années 70, que Cannonball Adderley jouait avec une anche vraiment faible).

Ainsi le musicien détermine sa meilleure combinaison [bec-anche] pour contrôler le son : ce compromis peut varier selon de multiples facteurs, mais l’essentiel est de savoir l’ajuster, principalement en modifiant le choix de l’anche, avec son bec habituel. Et s’il faut recourir à une anche plus faible pour être à l’aise, on peut ensuite moduler la force de l’anche pour améliorer l’équilibre grain-timbre et la confiance en soi : cela passe par la visualisation mentale de l’émission à la source du son, en évitant toute contraction perturbatrice au-dessus du diaphragme (notamment celle qui serait provoquée par une anche trop forte), comme le suggèrent les indications d’Alfred Tomatis dans L’oreille et la voix.

Une fois la posture installée et stabilisée, l’instrument vient naturellement en mains et en bouche sans perturber le son préparé à l’avance, comme le rappelle Dominique Hoppenot dans  Le violon intérieur ; alors entre en jeu l’embouchure, souple et décontractée, imaginée dans les talons, et même oubliée, car on est concentré sur la base de la colonne d’air : elle établit la liaison entre l’émetteur (le corps de l’instrumentiste) et l’amplificateur (le corps de l’instrument), dont la projection sonore est ensuite travaillée par les doigts, puis par la langue.


Lorsque, par exemple, mon embouchure va arriver, c’est le plaisir, le plaisir c’est un élan. Quand on prend un élan pour franchir un obstacle, arrivé devant l’obstacle, emporté par l’élan, boum, ça y va, ça joue, il ne faut pas jouer, ÇA joue, et je ne joue pas sur les mots.

Pour un peu mon embouchure se décolle, et là, j’ai la pince, j’ai la vibration, sans la chercher, bien jouer veut dire être sur l’air, c’est fantastique!

Robert Pichaureau


Il ne faut pas se préoccuper du placement de l’embouchure, et surtout ne pas appuyer.

Robert Pichaureau, Expressions favorites


The goal is to be as relax as possible in the embouchure area, so that the delicate mechanisms at the reed can be free to occur without exerting a strain on its vibrational capacity. By the time the air stream reaches the mouthpiece, the major portion of the work for a personal sound has already been completed.

David Liebman, Developing a Personal Saxophone Sound


Generally, I prefer closer mouthpieces, but I try to find the combination of the length of the facing and the tip opening so that I don’t have to press hard to play it, so that everything feels easy.

Eddie Daniels, in
Eddie Daniels on Mouthpieces and Ligatures

la source de la voix

Le chanteur ou l’instrumentiste laisse sa vibration intérieure se déclencher au plus bas de la colonne du son, qu’il visualise mentalement au niveau des talons, grâce à sa relaxation descendante prolongeant l’inspiration naturelle : cette sensation exempte de tensions doit être ensuite conservée au niveau des racines, quelle que soit la hauteur de la tessiture, garantissant ainsi l’homogénéité de la vibration du corps résonnant intégralement dans l’espace.

On peut parler alors de la couleur personnelle du son.


(…) cette mise en activité de la structure osseuse change entièrement le contrôle de l’émission. Tout d’abord, il faut dire que cette dernière n’a rien de commun avec ce que l’on produit d’ordinaire pour peu que l’on “pousse“. Précisons ensuite que, grâce à cet “allumage“ et à la particulière transmissibilité des sons par le squelette, le contrôle adopte la voie osseuse, directe, sans perte d’énergie, sans altération du spectre sonore alors même qu’il est difficile et, comme on l’a vu, rendu impossible par conduction aérienne.

(…) On voit ainsi combien est avantageuse cette émission aisément contrôlée et riche en fréquences élevées. Il en découle une propension à la verticalité. Cette dernière facilite elle-même l’émission et provoque, on le sait maintenant, une énergétisation toujours plus efficiente.


Alors d’où vient le son, s’il ne peut sortir ni de la bouche ni du nez ? Il émane en fait essentiellement de tout le corps par l’excitation de la colonne vertébrale grâce au larynx qui appuie sur les vertèbres cervicales. (…) Le son émis donne ainsi l’impression de sortir en arrière dans la direction d’un public qui nous écouterait tandis que nous lui tournerions le dos.

Dès lors, le son prend un timbre spécial, très dense, coloré, aérien. Bon de qualité, vibrant, lumineux, léger, emplissant l’espace de manière éthérée, il semble extérieur au corps. Ce son est pour le moins surprenant de prime abord. Il éveille littéralement l’environnement par une sonorité veloutée et dense. Il se propage avec aisance. Celui qui l’écoute a du mal à le localiser. Il a l’impression que ce son met en résonance toute la pièce dans laquelle il est produit.

De plus, une telle émission peut être modulée très rapidement sur deux ou trois octaves sans qu’elle coûte d’efforts à celui qui l’émet.

C’est cela le son osseux.


Alfred TomatisL’oreille et la voix

la colonne d’air du violon intérieur

Une fois installée, la colonne d’air est prête à “jouer“ du corps du violoniste, dès que l’archet met la corde en vibration : cette vibration est alors enrichie par la résonance du corps du violoniste, grâce à sa transmission par la clavicule, puis amplifiée par la caisse du violon.


Grâce à son architecture interne, le corps, cessant d’être un obstacle, jouera  alors comme chez les chanteurs le rôle d’une véritable caisse de résonance, d’un fidèle amplificateur de nos émotions musicales.


Comme la voix, le son est le support musical absolu, le fil qui véhicule la musique et fait naître l’émotion. La nécessité de “placer“ le son est donc aussi impérative que celle de placer la voix.


Pour vibrer, il faut (…) partir en priorité de l’idée du son et non de l’obsession du geste. On ne vibre pas pour produire un “vibrato“ mais pour mettre le son en vibration par une impulsion profondément “sentie“. Le bon vibrato, capable de transmettre l’émotion, part donc de la vibration naturelle du son pour l’amplifier à volonté.


Les chanteurs et instrumentistes à vent savent bien que sans une respiration placée, sans leur fameuse “colonne d’air“, il n’est pas pour eux d’émission sonore convenable. Ils savent aussi que, faute de savoir jouer avec aisance de leur respiration, il ne peuvent ni phraser, ni faire de la musique.


Dominique Hoppenot, Le violon intérieur

la posture et la voix

En enchaînant l’inspiration naturelle avec le lâcher-prise à partir du diaphragme vers le sol, on dégage la colonne de son jusqu’aux racines du tronc virtuel de cet arbre imaginé : sa verticalité assure ainsi la résonance optimale du corps du chanteur ou de l’instrumentiste.


On chante avec son corps.


(…) avant même qu’un son soit émis, il existe tout un apprêt, et un apprêt conscient de la “mise en forme“ du corps afin que celui-ci puisse par là même acquérir le schéma postural qui lui convient pour devenir l’instrument du chant.


(…) il faut que s’immisce en soi une image corporelle bien définie, spécifique de l’acte chanté. Elle implique que soit organisée psychologiquement une attitude mentale qui infléchit à son tour une posture, laquelle répond elle-même à un complexe physiologique fonctionnel capable de résonner aux accents vocaux.


Il s’institue (…) au niveau du vestibule [de l’oreille] puis globalement, un circuit de contrôle complexe, certes, mais qui met tout le corps en aptitude d’énergétisation, en même temps qu’il lui accorde la statique et surtout la verticalité et la perfection des mouvements.


(…) la posture d’écoute appelle une verticalité bien affirmée de la colonne vertébrale.


Lorsqu’on est en mesure de se contrôler tout en conservant la posture d’écoute, le corps s’allonge littéralement à la recherche d’une verticalité souvent inhabituelle. (…) Dès lors, le bassin se prend à basculer en avant tandis que le sujet debout a une certaine tendance à fléchir légèrement les genoux (…)


Le sacrum semble prendre sa posture telle que le sujet a l’impression d’être confortablement assis sur son propre bassin. (…) les côtes basses sont écartées au maximum, le diaphragme trouve sa plus grande extension, et son jeu d’amplitude en sera ainsi facilité, la musculature abdominale sera tendue sans excès, jouant synergiquement de concert avec le diaphragme. Point n’est besoin de bander cette musculature.


(…) grâce à la posture d’écoute et d’auto-écoute, et grâce à la posture corporelle, le corps obéira afin de délivrer toutes les sensations proprioceptives qui président à la verticalité (…)


Alfred Tomatis, L’oreille et la voix

instrument

L’instrument, qu’il soit à vent, à cordes, à peaux, joue pleinement son rôle en amplifiant la voix du musicien, expression directe de sa vibration intérieure : pour tirer parti de l’acoustique de cet amplificateur, l’instrumentiste vise à en stimuler la résonance, à partir de la vibration interne à son corps, émise à la source du son, puis modulée par ses cordes vocales.

Ainsi que l’explique Alfred Tomatis dans L’oreille et la voix, il doit chanter, c’est-à-dire vibrer, pour alimenter son instrument et le faire (ré)sonner. Dans le cas des instrumentistes à vent, la colonne d’air vient évidemment à l’esprit, mais elle reste essentielle avec tout autre instrument, comme Le violon intérieur de Dominique Hoppenot.

En particulier, lorsqu’on fait vibrer la clarinette, après avoir stabilisé sa sonorité au saxophone, cette approche donne du recul par rapport à la tension différente de la matière sonore : on doit être centré et verticalisé dans sa colonne d’air de la même façon pour les deux instruments, afin d’obtenir l’aisance recherchée. Dans son ouvrage The Art Of Piano Playing, George Kochevitsky décrit cette sensation d’aisance comme le résultat du contrôle mental sur le moyen d’expression (i.e. le corps du musicien), montrant comment l’idée musicale pilote le jeu sur l’instrument.


Des années de recherche solitaire m’ont conduit à analyser et à comprendre le travail inconscient de notre corps, lorsque nous faisons vibrer un instrument.

(…) prendre conscience de tout ce qui doit se faire avant d’en venir à émettre un son : voilà le vrai travail. Pour cela : éviter d’avoir l’instrument dans  les mains.

Robert Pichaureau


Le véritable instrument est le corps.

Robert Pichaureau, Expressions favorites


The horn is like a megaphone which amplifies the sound wave set up by the vocal cords and reed vibration. Air, even air lying still in the horn itself, becomes sound.

David LiebmanDeveloping a Personal Saxophone Sound


You find the center of that horn for your physionomy : the node, what makes it vibrate, you know, and when you find it, it’s there.

Phil WoodsMaster Class at New York University


The clarinet disappears, and I disappear and all you hear is music. (…) It’s playing so great that I forget there is a clarinet.

The  clarinet is leading me. (…) Sometimes the clarinet is playing me ; sometimes I think I’m playing the clarinet : that’s when it’s wrong ! When you think you’re playing the clarinet, already there’s too much separation between you and the clarinet, and then it’s not really happening (…) like when it’s just the music.

Eddie Daniels, in
A Few Moments with Eddie Daniels,
Eddie Daniels on The Art of Noodling