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tronc virtuel

Faire corps avec son instrument favorise la verticalisation de la colonne d’air, en la laissant se dérouler pour faire vibrer le sol et l’espace : ce faisant, on oublie la partie du corps au-dessus du diaphragme, puisqu’on ne souffle pas, en visualisant en particulier l’embouchure comme si elle était placée à la source du son, sur le centre vital au bas du ventre.

Ainsi le tronc physiologique devient virtuel en s’effaçant derrière la colonne d’air, tandis que le bassin et les membres inférieurs constituent un nouveau tronc bien réel, dont les racines assurent la stabilité de la posture et propagent le son alentour.


S’il n’y a pas de racine, l’herbe ne pousse pas. Notre son, c’est pareil, s’il n’y a pas de racine, ça se casse la figure aussi, voilà, c’est tout.

On ne peut garder cette respiration naturelle que si l’on est décontracté. Pour être décontracté, il faut avoir les pieds sur terre, au centre de gravité.

Assis, il faut prendre conscience de ses fesses et de ses pieds. Il faut avoir une assise, voilà, là vous avez une assise et vous avez votre décontraction.

Robert Pichaureau


C’est comme si on était statufié. S’accrocher au sol et non à la trompette.

Robert Pichaureau, Expressions favorites


On a l’impression d’un allègement des parties hautes du corps, qui semblent libérées de la pesanteur, tandis que dans l’abdomen une sensation, non de lourdeur, mais d’inébranlable stabilité se manifeste.

Michel RicquierL’utilisation des ressources intérieures
André Van Lysebeth, Revue mensuelle yoga


L’idée générale consiste à se servir de la pesanteur, au lieu de lutter contre elle, et à chercher la puissance dans le sol. Pour cela, le musicien doit imaginer qu’il “s’enracine“ à la manière d’un arbre : il pousse vers le sol et celui-ci lui renvoie l’énergie impulsée.

Marie-Christine MathieuGestes et postures du musicien


[Dans ses conférences et ultérieurement (1958), Grigori Kogan posa les principes suivants comme préalables à un bon travail pianistique :

(1) Savoir écouter interieurement l’idée musicale qui va être concrétisée sur l’instrument – l’écouter très précisément dans sa globalité, ainsi que dans ses moindres détails.

(2) Désirer exprimer cette vibrante intention musicale avec passion et persévérance.

(3) Renouveler sa pleine concentration sur son discours musical aussi bien en travail quotidien qu’en situation de concert.]

L’école psychotechnique prône la pleine utilisation de tous les membres du corps du pianiste, en commençant par les extrémités des doigts et en incluant le torse. Cette technique est universelle et donne accès à la vraie coordination naturelle.

George Kochevitsky, The Art Of Piano Playing
(traduit par Guy Robert)

la posture au piano

Pour un musicien jouant debout, la position de jeu doit incarner son véritable ancrage sur ses racines, par lesquelles la colonne de son plonge profondément dans le sol. Afin d’assurer cette verticalité, il s’imagine assis sur son bassin, centré sur la source du son : ainsi ramassé vers le bas, calé sur ses talons, et faisant abstraction de la partie supérieure de son corps, sa vibration interne décolle facilement.

Cette attitude s’applique effectivement au pianiste, qui éprouve cette verticalité virtuelle lui aussi jusque dans les talons, en étant réellement assis sur son siège, plongeant ses pieds dans le sol.


(…) deux autres idées étaient mises en avant par les représentants de l’école anatomico-physiologique : le jeu des membres pesants et la relaxation (…)


[En 1905, Rudolf Maria Breithaupt (1873-1945) publia Die Natürliche Klaviertechnik.]

Breithaupt, fervent défenseur de cette idée, proclamait que l’élément le plus important de la technique était d’avoir le bras relâché et pesant (…) Dans la troisième édition de son ouvrage, il écrit que le but ultime de la performance artistique est “la prédominance de l’esprit sur le corps, la libération de la matière, l’affranchissement de la gravité : seule une légère sensation d’équilibre doit subsister de celle-ci…Il va sans dire que dans le cas des mouvements les plus rapides, le poids des membres semble quasiment annihilé. “


George Kochevitsky, The Art Of Piano Playing
(traduit par Guy Robert)

la posture et la voix

En enchaînant l’inspiration naturelle avec le lâcher-prise à partir du diaphragme vers le sol, on dégage la colonne de son jusqu’aux racines du tronc virtuel de cet arbre imaginé : sa verticalité assure ainsi la résonance optimale du corps du chanteur ou de l’instrumentiste.


On chante avec son corps.


(…) avant même qu’un son soit émis, il existe tout un apprêt, et un apprêt conscient de la “mise en forme“ du corps afin que celui-ci puisse par là même acquérir le schéma postural qui lui convient pour devenir l’instrument du chant.


(…) il faut que s’immisce en soi une image corporelle bien définie, spécifique de l’acte chanté. Elle implique que soit organisée psychologiquement une attitude mentale qui infléchit à son tour une posture, laquelle répond elle-même à un complexe physiologique fonctionnel capable de résonner aux accents vocaux.


Il s’institue (…) au niveau du vestibule [de l’oreille] puis globalement, un circuit de contrôle complexe, certes, mais qui met tout le corps en aptitude d’énergétisation, en même temps qu’il lui accorde la statique et surtout la verticalité et la perfection des mouvements.


(…) la posture d’écoute appelle une verticalité bien affirmée de la colonne vertébrale.


Lorsqu’on est en mesure de se contrôler tout en conservant la posture d’écoute, le corps s’allonge littéralement à la recherche d’une verticalité souvent inhabituelle. (…) Dès lors, le bassin se prend à basculer en avant tandis que le sujet debout a une certaine tendance à fléchir légèrement les genoux (…)


Le sacrum semble prendre sa posture telle que le sujet a l’impression d’être confortablement assis sur son propre bassin. (…) les côtes basses sont écartées au maximum, le diaphragme trouve sa plus grande extension, et son jeu d’amplitude en sera ainsi facilité, la musculature abdominale sera tendue sans excès, jouant synergiquement de concert avec le diaphragme. Point n’est besoin de bander cette musculature.


(…) grâce à la posture d’écoute et d’auto-écoute, et grâce à la posture corporelle, le corps obéira afin de délivrer toutes les sensations proprioceptives qui président à la verticalité (…)


Alfred Tomatis, L’oreille et la voix

instrument

L’instrument, qu’il soit à vent, à cordes, à peaux, joue pleinement son rôle en amplifiant la voix du musicien, expression directe de sa vibration intérieure : pour tirer parti de l’acoustique de cet amplificateur, l’instrumentiste vise à en stimuler la résonance, à partir de la vibration interne à son corps, émise à la source du son, puis modulée par ses cordes vocales.

Ainsi que l’explique Alfred Tomatis dans L’oreille et la voix, il doit chanter, c’est-à-dire vibrer, pour alimenter son instrument et le faire (ré)sonner. Dans le cas des instrumentistes à vent, la colonne d’air vient évidemment à l’esprit, mais elle reste essentielle avec tout autre instrument, comme Le violon intérieur de Dominique Hoppenot.

En particulier, lorsqu’on fait vibrer la clarinette, après avoir stabilisé sa sonorité au saxophone, cette approche donne du recul par rapport à la tension différente de la matière sonore : on doit être centré et verticalisé dans sa colonne d’air de la même façon pour les deux instruments, afin d’obtenir l’aisance recherchée. Dans son ouvrage The Art Of Piano Playing, George Kochevitsky décrit cette sensation d’aisance comme le résultat du contrôle mental sur le moyen d’expression (i.e. le corps du musicien), montrant comment l’idée musicale pilote le jeu sur l’instrument.


Des années de recherche solitaire m’ont conduit à analyser et à comprendre le travail inconscient de notre corps, lorsque nous faisons vibrer un instrument.

(…) prendre conscience de tout ce qui doit se faire avant d’en venir à émettre un son : voilà le vrai travail. Pour cela : éviter d’avoir l’instrument dans  les mains.

Robert Pichaureau


Le véritable instrument est le corps.

Robert Pichaureau, Expressions favorites


The horn is like a megaphone which amplifies the sound wave set up by the vocal cords and reed vibration. Air, even air lying still in the horn itself, becomes sound.

David LiebmanDeveloping a Personal Saxophone Sound


You find the center of that horn for your physionomy : the node, what makes it vibrate, you know, and when you find it, it’s there.

Phil WoodsMaster Class at New York University


The clarinet disappears, and I disappear and all you hear is music. (…) It’s playing so great that I forget there is a clarinet.

The  clarinet is leading me. (…) Sometimes the clarinet is playing me ; sometimes I think I’m playing the clarinet : that’s when it’s wrong ! When you think you’re playing the clarinet, already there’s too much separation between you and the clarinet, and then it’s not really happening (…) like when it’s just the music.

Eddie Daniels, in
A Few Moments with Eddie Daniels,
Eddie Daniels on The Art of Noodling